Votre client ne paie pas : avez-vous le droit d'arrêter les travaux ?
Conseils pratiques pour réduire les impayés — et décider quand escalader.
Un client vous doit deux factures. Vous êtes à mi-mandat. Vous avez encore du travail devant vous, et vous commencez à vous demander pourquoi vous continuez.
La question se pose chaque semaine dans les groupes d'entrepreneurs, et les réponses y sont remarquablement uniformes : coupez-lui l'accès, retenez les fichiers, gardez le site en otage jusqu'au paiement. C'est satisfaisant à lire. C'est aussi la façon la plus efficace de passer du statut de créancier à celui de défendeur.
Le droit québécois vous donne bel et bien un moyen de pression. Il s'appelle l'exception d'inexécution, et il est plus encadré que ne le suggèrent les forums.
Le principe
L'exception d'inexécution permet à une partie à un contrat de suspendre l'exécution de sa propre obligation lorsque l'autre partie n'exécute pas la sienne.
C'est un droit d'autodéfense contractuelle. Vous n'avez pas besoin d'autorisation du tribunal. Vous n'avez pas besoin de poursuivre d'abord. Vous cessez simplement d'exécuter, et vous reprenez lorsque l'autre s'exécute.
Mais c'est un droit qui s'exerce à vos risques. Personne ne valide votre décision au moment où vous la prenez. Si un juge conclut plus tard que les conditions n'étaient pas réunies, c'est vous qui serez en défaut — avec les dommages qui en découlent.
Les trois conditions, et elles sont cumulatives
1. L'autre partie devait exécuter en premier, ou en même temps
Vous ne pouvez pas suspendre si votre obligation venait d'abord dans l'ordre convenu.
C'est le piège le plus fréquent, et il se joue dans vos propres conditions de vente. Si votre contrat prévoit « paiement net 30 après livraison », le paiement vient après. Vous devez donc livrer, puis réclamer. Vous ne pouvez pas retenir la livraison en invoquant un défaut de paiement qui n'est pas encore survenu.
À l'inverse, si vous facturez par étapes et que le paiement de l'étape 2 conditionne le début de l'étape 3, le client est en défaut le premier, et la suspension devient envisageable.
2. Ce qui n'a pas été exécuté doit être important
Une inexécution mineure ne justifie pas de tout arrêter. Si votre client vous doit 1 200 $ sur un mandat de 85 000 $ et qu'il a payé le reste à temps, suspendre l'ensemble des travaux est une réaction disproportionnée. S'il n'a rien payé depuis quatre mois, l'importance ne se discute plus. Entre les deux, la question est factuelle, et c'est un tribunal qui tranchera — après coup.
3. Les deux obligations doivent être corrélatives
L'obligation que vous suspendez doit être celle qui correspond à celle qui n'a pas été exécutée. Elles doivent faire partie du même échange.
Autrement dit : vous ne pouvez pas suspendre le contrat A parce que le client n'a pas payé le contrat B. Deux mandats distincts avec le même client restent deux mandats. La tentation est forte quand c'est le même interlocuteur et la même entreprise; le droit, lui, regarde les contrats.
Ce qui dérape en pratique
Retenir ce qui ne vous appartient pas. Garder un site web en ligne mais inaccessible, verrouiller un compte, conserver des fichiers que le client a déjà payés, retenir ses propres données : ce n'est plus suspendre votre obligation, c'est exercer un contrôle sur le bien d'autrui. C'est une autre question juridique — celle du droit de rétention — et elle a ses propres règles, que l'exception d'inexécution ne remplace pas.
Suspendre sans le dire. Cesser de répondre, ralentir discrètement, laisser le dossier traîner. Si vous exercez un droit, exercez-le ouvertement : un avis écrit qui indique quelle obligation vous suspendez, pourquoi, et ce qui doit arriver pour que vous repreniez. Un silence s'interprète comme un défaut; un avis s'interprète comme l'exercice d'un droit.
Annoncer la résiliation quand on voulait dire la suspension. Ce sont deux choses différentes. Suspendre, c'est s'arrêter en attendant. Résilier, c'est mettre fin. Un courriel mal rédigé qui annonce la fin du contrat, alors que vous vouliez seulement une pause, peut vous être opposé.
Le prix d'une erreur
C'est le point que les forums omettent. Si vous suspendez et que les conditions n'étaient pas réunies, vous êtes la partie en défaut. Votre client peut réclamer les dommages causés par votre arrêt : le coût de faire terminer le travail par quelqu'un d'autre, les pertes liées au retard, parfois davantage.
Et ce qui est plus coûteux encore : votre créance de 18 000 $, qui était claire et facile à prouver, devient une affaire contestée avec une demande reconventionnelle en face. Vous passez d'un dossier de recouvrement à un litige. Les deux ne coûtent pas le même prix et ne durent pas le même temps.
La séquence qui fonctionne
- Relisez votre contrat. La question n'est pas « est-ce qu'il me doit de l'argent », mais « est-ce que son paiement devait venir avant mon obligation ». La réponse est dans vos conditions de vente.
- Mesurez l'importance. Quel pourcentage du contrat est impayé, depuis combien de temps, et le client conteste-t-il ou se contente-t-il de ne pas payer ?
- Vérifiez qu'il s'agit du même contrat. Pas du même client : du même contrat.
- Mettez-le en demeure d'abord. Un avis écrit qui réclame le paiement, fixe un délai raisonnable, et indique ce qui arrivera à son expiration. Cette étape coûte peu et change beaucoup : elle documente que vous avez agi de bonne foi, elle donne au client l'occasion de payer, et dans bien des cas elle règle le dossier sans suspension.
- Suspendez par écrit, précisément : quelle obligation, à compter de quand, et ce qui doit arriver pour que vous repreniez.
Et pour le prochain contrat
La vraie solution est en amont. Un contrat qui prévoit expressément que le paiement de chaque étape conditionne le début de la suivante, et qui énonce votre droit de suspendre en cas de défaut, vous évite entièrement l'analyse ci-dessus. Vous n'exercez plus un droit général aux contours flous : vous appliquez une clause. C'est une demi-page à ajouter à vos conditions de vente. Elle vaut plus que n'importe quel conseil de forum.
